La conférence de Dakar sur les hépatites, une conférence qui fera date

Aminata Sall Diallo Responsable du PNLH (Programme National de Lutte contre les Hépatites) au Ministère de la Santé du Sénégal. Professeur de physiologie et de biologie à l'UCAD (Université Cheikh Anta Diop) de Dakar. Coordinatrice de l'initiative panafricaine sur les hépatites.

I. Contexte et objectifs

L'Afrique, zone de haute endémicité des hépatites virales, paie un lourd tribut aux hépatites B et C avec plus de 600 000 décès par an attribuables à ces infections et plus de 65 millions de porteurs chroniques qui peuvent évoluer vers la cirrhose et le cancer du foie. Les virus des hépatites B et C sont responsables de plus de 80 % des cancers du foie en Afrique, premiers cancers de l’homme sur le continent.

En Afrique, la prévention et le contrôle de ces infections reposent essentiellement sur la vaccination des nouveau-nés et la sécurisation du sang et de ses dérivés. Bien que ces stratégies aient fait la preuve de leur efficacité, d’autres peuvent être développées et  celles mises en œuvre peuvent être affinées. De même, de nombreux acteurs interviennent dans la lutte contre les hépatites en Afrique – réseaux de professionnels de la santé, associations de patients, Ministères de la santé à travers des directions nationales – mais on note peu de synergie d’actions, pourtant gages de réussite.

C’est dans ce contexte que le Ministère de la Santé du Sénégal a saisi l'opportunité de la première journée mondiale de lutte contre les hépatites, programmée le 28 juillet 2011, à la suite de la résolution de l’OMS lors de la 63ème assemblée mondiale de la santé de mai 2010, pour organiser une conférence internationale et inviter, pendant trois jours, l'ensemble des acteurs de lutte contre les hépatites en Afrique à Dakar afin d'une part, d'échanger sur leurs  expériences, d'autre part de réfléchir aux initiatives communes qui pourraient être lancées.

II. Compte-rendu de l’APPEL DE DAKAR

L'objectif final de la conférence était de formuler un plaidoyer commun sous la forme d'un appel international pour que la question des hépatites en Afrique soit une vraie priorité de santé publique.
Pendant ces trois jours, la réflexion des acteurs de lutte contre les hépatites s’est organisée au sein de trois groupes thématiques afin de proposer des solutions pertinentes pour lever les obstacles structurels à une lutte efficace contre les hépatites en Afrique :

  • Groupe I : Prévention des hépatites B et C.
  • Groupe II : Prise en charge des hépatites chroniques B et C.
  • Groupe III : Financement des programmes de lutte contre les hépatites en Afrique.

A l’issue des travaux de groupe, suivis de discussions en plénière, les  recommandations suivantes ont été formulées :

1. Pour la prévention de la transmission

mère-enfant du VHB

  • Vacciner tous les nouveau-nés à la naissance dans un délai maximum de 24 heures.
  • Dépister systématiquement les femmes enceintes pour une  stratégie ciblée de prise en charge de la mère et du nouveau-né

2. Pour la prévention de la transmission horizontale

  • Renforcer la sécurité transfusionnelle en matière d’hépatites B et C.
  • Prendre en compte la problématique des hépatites dans les programmes de sécurité des injections et de prévention des AES et des infections associées aux soins.
  • Sécuriser les actes non médicaux avec effraction de la peau.
  • Dépister et vacciner le personnel de santé en exercice.
  • Légiférer pour rendre obligatoires le dépistage et la vaccination du personnel de santé à l’embauche.
  • Assurer le dépistage et la vaccination des  groupes à risque (hors professionnels de santé).

3. Pour la prévention de la transmission sexuelle

Assurer le dépistage et la vaccination de rattrapage contre l’hépatite B des adolescents de 11 à 15 ans.

4. Pour l’IEC/CCC

Information, Education, Communication/Communication pour le Changement de Comportement

  • Mettre en œuvre un plan de CCC spécifique aux hépatites  en  mutualisant les moyens et acquis des autres programmes de communication.

5. Pour la prise en charge des hépatites chroniques B et C

Après avoir analysé les obstacles et contraintes à une bonne prise en charge des porteurs chroniques du VHB et du VHC, les participants recommandent aux états :

  • D’assurer la formation d’un personnel suffisant capable de prendre en charge les porteurs chroniques du virus de l’hépatite B à tous les échelons de la pyramide sanitaire et sur l’ensemble du territoire national.
  • De garantir la disponibilité des médicaments requis à des prix abordables.
  • De  faciliter  l’accès  aux  dosages  quantitatifs  de l’ADN du VHB et de l’ARN du VHC pour dépister les porteurs chroniques éligibles à un traitement.
  • De faciliter l’accès aux tests de mesure de la fibrose hépatique.
  • De faciliter l’accès aux tests de génotypage du VHB et du VHC afin de faciliter le choix du traitement anti- viral et d’aider à prévoir la réponse au traitement.

6. Pour le financement des programmes de lutte contre les hépatites

De manière consensuelle, les participants ont recommandé :

  • Une hausse substantielle des budgets par pays alloués à la santé afin d’atteindre 15 % du budget national.
  • L’implication des collectivités locales dans les dépenses de santé.
  • La mise en place de fonds de solidarité au niveau des états et d’un système d’assurance au niveau individuel.
  • La création d’un fonds international de lutte contre les hépatites.

Par ailleurs, les participants recommandent :

  • D’améliorer les systèmes de surveillance épidémiologique.
  • De  mettre en œuvre des études sérologiques permettant de produire des données fiables pour orienter les mesures de prévention et de lutte, et de surveiller l’impact des stratégies de prévention.
  • De mettre en place, dans les meilleurs délais, un groupe technique consultatif de vaccination dans les pays afin de proposer des politiques et stratégies vaccinales.

III. Les perspectives, les priorités

1. La mise en place d'une organisation panafricaine des acteurs de lutte contre les hépatites

De manière à faciliter la mise en œuvre des recommandations de l'APPEL DE DAKAR, les acteurs de lutte contre les hépatites en Afrique Francophone se dotent d'une structure organisationnelle comprenant
un Comité de Suivi ainsi qu'un Point Focal pourchaque pays participant.
Le Comité de Suivi est chargé :

  • de participer à la mise en place des Points Focaux,
  • d'appuyer l'organisation de la prochaine conférence internationale sur les hépatites en Afrique francophone,
  • de tenir informés tous les partenaires (institutions, bailleurs, etc...) de l'avancée des actions menées dans la lutte contre les hépatites en Afrique francophone, et également de mener des actions de  plaidoyer auprès de ces partenaires,
  • de  favoriser la  coopération interafricaine sur les hépatites.

Les Points Focaux ont pour mission de représenter les différents acteurs de lutte contre les hépatites dans leur pays, et de faire le lien avec le Comité de Suivi de l'APPEL  DE  DAKAR.  De  manière spécifique, ils sont chargés de :

  • diffuser les informations reçues du Comité de Suivi de l'APPEL DE DAKAR,
  • pouvoir établir des diagnostics précis sur la situation épidémiologique des hépatites et des dispositifs existants, et les pratiques en matière de lutte contre  les hépatites,
  • faire un compte-rendu trimestriel des actions menées par les acteurs de lutte contre les hépatites dans leur pays,
  • transmettre au Comité de Suivi les propositions  d'actions à mener dans le cadre de la lutte contre les hépatites dans leur pays.

Si chaque organisation reste autonome, une coordination via le Point Focal sera de nature à renforcer les coopérations entre acteurs, à augmenter la visibilité et l'efficacité des actions et à diffuser les meilleures pratiques sur l'ensemble des pays.

2. Les premières retombées de l'APPEL DE DAKAR

  • Une bonne diffusion de la recommandation par l'OMS de pratiquer la vaccination dès la naissance pour tous les pays africains.
  • La mise en place d'un groupe de travail sur l'évaluation des tests diagnostiques en vue du dépistage de masse des porteurs chroniques d’AgHBs.
  • Des discussions avec les laboratoires pharmaceutiques pour une meilleure accessibilité aux traitements.

3. Perspectives de l'APPEL DE DAKAR

L'APPEL DE DAKAR a permis aux acteurs de lutte contre les hépatites en Afrique francophone de formaliser un plaidoyer international, prenant en compte toutes les sensibilités et attentes. Cet appel  donne maintenant des perspectives et une feuille de route.

Il s'agit désormais, à partir d'une organisation panafricaine, de  pouvoir faciliter la mise en place des meilleures pratiques sur l'ensemble des pays africains francophones. Ceci passe prioritairement par une implication forte les autorités sanitaires de chaque pays, à partir de laquelle les autres acteurs pourront agir de manière coordonnée et complémentaire.

Ainsi, à partir des premiers programmes nationaux de lutte contre les hépatites déjà en place dans plusieurs pays africains, un déploiement vers les autres pays non pourvus permettra une collaboration forte d'une part entre Ministères de la Santé à un niveau panafricain, d'autre part sur le plan national entre tous les acteurs publics et privés.

La mise en œuvre de la recommandation de l'OMS de pratiquer la vaccination contre l'hépatite B à la naissance devrait pouvoir s'effectuer avec des moyens financiers limités, la dose du vaccin monovalent étant maintenant proposée à un prix réduit.

La prévention et la sensibilisation du grand public sur les hépatites devraient maintenant s'accélérer en Afrique grâce à une meilleure coordination des acteurs via les Points Focaux et une meilleure implication des pouvoirs publics et de leurs partenaires.

Enfin, même si les premières baisses de coût des traitements sont enregistrées depuis l'APPEL DE DAKAR, le défi à relever, dans les années à venir, est le traitement de dizaines de  millions de personnes atteintes d’hépatite chronique en Afrique. En cela, des actions combinées seront nécessaires en direction des principaux bailleurs de fonds en santé.